Le 31 juillet 1914, la mobilisation générale est décrétée : les classes paires forment le 31e de ligne, les classes impaires le 11e de ligne.
Le 1er août 1914, casernés à Hasselt, les deux régiments sont dirigés par chemin de fer vers la position fortifiée de Liège. Nous débarquons à Herstal et notre compagnie, la 3e, cantonne aux écoles de Hayeneux.
Le deuxième jour, la compagnie part creuser des tranchées dans les environs de Pontisse et son fort. Le troisième jour, la compagnie part prendre position dans les intervalles des forts, à Bolland, village entre Fléron et Herve. La compagnie a pour secteur l’intervalle entre les forts d’Evegnée et de Fléron ; des avant-postes sont placés au carrefour vers Queue-du-Bois. La compagnie est déployée sur les hauteurs, dans les prairies, retranchée derrière les haies en position d’attente. Elle change de commandant : commandant Belot.
Celui-ci m’envoie avec trois hommes faire une patrouille. Nous avions à peine fait quelques centaines de mètres que nous prenons contact avec une patrouille de flanc-garde allemande. Les premières balles sifflent à nos oreilles et nous répondons. Sur la grand-route Liège–Aix, nous apercevons une longue colonne de soldats ennemis. Mission accomplie, nous rejoignons la compagnie et informons le commandant Belot.
Le sergent-fourrier Bruyneel, qui avec ses hommes avait installé la cuisine dans une dépendance du château, est surpris et débordé de toutes parts : il résiste avec ses cuistots mais perd de nombreux hommes tués. De jour comme de nuit, nous combattons dans la région de Saive, Evegnée, Queue-du-Bois. Les forts sont en action, les combats meurtriers. Plusieurs camarades sont hors de combat, blessés ou morts. La retraite est ordonnée, car les Allemands sont à Wandre et deux compagnies sont faites prisonnières à Herstal.
Notre peloton, commandé par le lieutenant Robberecht, venant de Queue-du-Bois, échoue aux écoles de Jupille. Nous pensions être pris au piège, mais heureusement un habitant connaissant la région nous conduit sans encombre par des chemins détournés au pont de Wandre. Nous montons alors vers Rhées (Pontisse) où se déroulent de violents combats et où le lieutenant-colonel Dusart, qui commandait le 31e de ligne, est tué.
Nous continuons vers Vottem, où des Allemands sont encore cachés, et nous livrons un léger combat au cours duquel je reçois une balle sur l’oreille gauche : elle coupe la mentonnière de mon shako et laisse une éraflure. Plusieurs Allemands sont blessés et je suis chargé par le lieutenant de les transporter à l’infirmerie. Mission accomplie, je regagne le peloton en marche vers la Citadelle.
Nous faisons halte quelques minutes avant de redescendre vers Liège par les rues Montagne Sainte-Walburge, Sainte-Marguerite, de Hesbaye et Walthère Jamar. Nous logeons dans les écoles de la place Nicolay. Nous étions parmi les derniers à échapper.
Le lendemain matin, vers 5h30 : alerte ! Les Allemands sont là ! Ils montent dans le bas du thier d’Ans. Nous n’avons que le temps de prendre nos affaires et de filer au plus vite vers la gare d’Ans où, heureusement, une locomotive et deux ou trois wagons chargent la cargaison de rescapés, les derniers sans doute. Nous quittons la place et, déjà dans la campagne de Fexhe-le-Haut-Clocher, des uhlans en reconnaissance envoient quelques balles de mousquet vers le train. Au passage à niveau de Waremme, j’aperçois mon cousin Armand Leburton qui rassurera mes parents.
Nous débarquons du train à Landen et rejoignons notre compagnie et le régiment à Cras-Avernas. Nous logeons dans les fermes. À ce moment, le 31e et le 11e sont fusionnés et ne forment plus qu’un seul régiment, le 11e. Après un repos de deux jours, le régiment part pour Korbeek-Lo, sur la route Tirlemont–Louvain. C’est là que, pour la première fois, nous sommes survolés par un avion allemand : nous faisons des feux de salve par peloton dans l’espoir de l’abattre, mais en vain.
Le lendemain, nous partons pour Louvain et prenons position dans la gare. Deux patrouilles sont commandées, une sur chaque rive de la Dyle : je dirige celle de gauche et Boonen celle de la rive droite. Cette dernière tombe en contact avec l’ennemi et le caporal Boonen est blessé, de même que le soldat Bleuckx. Malgré sa blessure, le caporal Boonen ramène dans nos lignes le soldat atteint d’une balle au travers du corps.
Nous poursuivons notre périple vers Malines où nous dormons sur les trottoirs, sac au dos, fusil dans les bras, au pied de la cathédrale Saint-Rombaut.
L’armée belge se retire dans le camp retranché de la forteresse d’Anvers. Les 19 et 20 août 1914, nous sommes dans l’intervalle des forts, canardés par obus et shrapnels, et nous voyons les gros obus tomber sur le fort de Walhem. Nous logeons à Duffel et à Lint. Du 9 au 13 septembre se situe la sortie de la position fortifiée : nous participons à des combats importants et refoulons les Allemands. C’est ainsi que le 11 septembre nous arrivons à Wespelaar et passons la nuit sur les positions conquises. Hélas, des camarades y perdent la vie : je me souviens du soldat G. Ebertsem, de Saint-Nicolas–Liège, tué d’une balle dans la tête.
Le 12 septembre, à l’aube, le combat reprend. Des renforts allemands, dirigés initialement vers le nord de la France, ont changé de direction et arrivent pour contre-attaquer. Cette fois, c’est notre tour de nous retirer devant le nombre et le puissant matériel ennemi. Nous nous replions vers la position fortifiée par échelons, et occupons une tranchée dans une sapinière entre la Dyle et la route conduisant à Haecht.
À un moment, j’aperçois des Allemands creusant des tranchées. J’en fais part au lieutenant Robberecht qui, à son tour, en informe le commandant Hendrickx. Celui-ci ordonne d’ouvrir le feu. À peine le tir commencé, la compagnie est prise sous un feu d’enfilade venant de la berge de la Dyle. Ce tir nous oblige à quitter la position avec plusieurs blessés. Le commandant est atteint d’une balle qui le traverse de part en part. Il est fait prisonnier, hospitalisé à Louvain, puis s’évade par la suite et reviendra au front après quelques mois, lorsque nous serons sur l’Yser.
Le régiment est en repos à Dutrel lorsqu’une nouvelle sortie d’Anvers est décidée : le régiment occupe la grand-garde de Blaasveld–Tisselt du 26 au 29 septembre. Le 2 octobre, une forte attaque nous oblige à quitter nos positions car la mitraille fait rage de toutes parts. Toute la gamme des projectiles est en action, et, pour nous abriter en nous retirant, nous sommes obligés de marcher sur un madrier fixé au mur du canal servant à préserver la coque des bateaux, au risque de choir dans l’eau. Nous repassons le pont près des usines Denaeyer à Willebroek et occupons l’autre rive du canal.
Les Allemands ayant décidé de réduire la position fortifiée d’Anvers par enveloppement, nous obligent à évacuer avant l’encerclement. Le 3 octobre, alors que nous occupons toujours la berge du canal de Willebroek, vers minuit, vient l’ordre de quitter les lieux avec les plus grandes précautions, sans faire de bruit. Les canons de 305 et 420 sont en action. Nous évacuons, traversons la ville et arrivons au pont de bateaux construit par le génie aux environs du Steen, passons ce pont et gagnons Sainte-Anne. Une nouvelle retraite commence vers Gand via Lokeren. Les Allemands sont signalés dans les environs et des compagnies du régiment sont envoyées en flanc-garde pour éviter toute surprise. La nourriture se raréfie et il faut se contenter des vivres de réserve (biscuits, sardines). On se repose comme on peut, toujours sur le qui-vive.
Le 10 octobre, nous partons pour Tronchiennes et embarquons dans un train à destination de Nieuport. La mer ! Le 12 octobre, l’armée de campagne est momentanément hors d’atteinte et sauvée. Le régiment part pour Ramskapelle où nous restons au repos deux ou trois jours.
Nous descendons ensuite vers Dixmude par la digue de l’Yser, en passant par Schoorbakke, Stuyvekenskerke, le château de Vicogne, Oude Stuyvekenskerke et les environs de Dixmude. Notre mission est de préparer une nouvelle ligne de défense : nous construisons des tranchées sur la digue de l’Yser et aménageons des passages pour ceux qui combattent en avant et sont au contact avec les avant-gardes allemandes.
Arrivés à Oostkerke, nous dormons dans les tranchées. Nous recevons les premiers volontaires. Il y a aussi une première distribution de couvertures. Pendant la journée, nous creusons toujours dans la digue. À nos côtés se trouvent les marins français de l’amiral Ronarc’h : comme nous, ils creusent des tranchées.
Nous changeons de position, de secteur, et prenons part aux premiers combats autour et dans la ville de Dixmude ou vers Oude Stuyvekenskerke et la ligne de chemin de fer Dixmude–Nieuport. Nous allons aussi en renfort dans la ville bombardée. Le commandant de la compagnie à l’époque, le lieutenant Verhamme, donne l’ordre de mettre la baïonnette au canon. Quel frisson ! Mais heureusement nous n’avons pas à intervenir. À l’aube, la compagnie est ramenée à Caeskerke.
Comment décrire l’effroi causé par ce commandement dans la nuit, les allées et venues dans les rues, l’attente d’une mauvaise rencontre… Il faut surmonter sa peur.
Le 16 octobre commence la grande bataille pour la possession de la ville. Les fusiliers marins sont avec nous dans la tête de pont vers Essen. Les Allemands disposent d’un matériel puissant et supérieur au nôtre, mais il faut tenir coûte que coûte : le Roi Albert en a donné l’ordre. Le ravitaillement suit difficilement. Heureusement, les citadins ayant évacué la ville, on trouve encore quelques victuailles dans les maisons à moitié détruites : parfois du beurre, du vin, du tabac. Dans les fermes aux alentours, des œufs. Mais cela ne dure pas longtemps, vu la concentration de l’armée le long de l’Yser.
Depuis des jours, la bataille fait rage sur tout le front. C’est notre tour d’aller relever d’autres troupes aux avant-postes de la tête de pont. Sous un bombardement violent, la 3e compagnie du 11e part des environs de Kaeskerke, dans l’après-midi du 21 octobre, avançant par petits groupes dans les caniveaux de la route, tant celle-ci est la cible de l’artillerie allemande. Les obus brisants tombent, les éclats sifflent à nos oreilles, et nous n’avons que cette rigole pour nous abriter. Nous arrivons au pont-route sur l’Yser, le franchissons par petits paquets et nous regroupons ensuite par compagnies. Malgré le bombardement, il faut traverser la ville.
Arrivés au passage à niveau, non loin de la gare de Dixmude, nos officiers sont blessés : le lieutenant Robberecht et le sous-lieutenant Fauconnier. Il ne reste que quelques sous-officiers pour nous conduire faire la relève sur la route d’Essen.
Il fait sombre, la nuit est tombée, et il est difficile de trouver nos emplacements : la 3e compagnie à droite et la 4e à gauche de la route d’Essen, en liaison avec une compagnie de fusiliers marins. Nous sommes dans des jardins où des bouts de tranchées sont creusés un peu en avant du moulin à vent vers Essen. Il faut placer les hommes dans ces redans que l’artillerie allemande a démolis, ce qui est fait malgré une pluie fine qui commence à tomber.
Tout à coup, des obus fusants atteignent le moulin à vent qui se met à brûler comme une torche. Il fait clair comme en plein jour, et nous sommes à très courte distance de l’ennemi. Les Allemands devaient passer à l’attaque cette nuit-là, mais un contre-ordre a été donné ; seul un bataillon n’a pas reçu l’ordre. Vers 21h30 environ, ce bataillon enfonce nos défenses sur la route et passe.
J’entends des cris : « Fransmann ! Fransmann ! » qui attirent mon attention. Me demandant ce qui se passe, j’accours dans une maison bordant la rue. À la lueur du brasier, à ma stupéfaction, je m’aperçois que ce sont des casques à pointe. Je n’ai que le temps de me blottir contre le mur entre la porte et la fenêtre arrachées. Voyant arriver la fin de la colonne, je me précipite dans la tranchée et vais prévenir l’officier français de ce que je viens de voir. Il envoie une patrouille jusqu’au monticule du moulin, qui vient confirmer mes dires. L’officier français me prie de prévenir nos hommes et de les tenir en éveil.
Allant d’un redan à l’autre, je reçois une balle dans le bras et suis blessé. Le caporal H. Lejeune me fait un pansement. Je décide alors, accompagné du soldat Hupe, de dépasser la ville en la contournant. Nous passons sur des débris de toute sorte et arrivons au pont-route. De nombreux soldats allemands, français et belges jonchent la rue au point du choc principal. Les Allemands se sont dirigés vers le centre de la ville, visant l’État-major.
Arrivés au pont-route, nous sommes arrêtés par les sentinelles : « Halte-là ! Qui vive ? » Je réponds : « Soldat belge blessé », et je donne le mot de passe. Je les préviens qu’un groupe d’Allemands vient de passer nos lignes. Nous nous rendons au poste de secours installé sur la grand-route, non loin du pont. Les ambulances arrivent et chargent les nombreux blessés. J’ai la chance d’être évacué dans une des premières voitures.
À peine sommes-nous arrivés au passage à niveau du chemin de fer Dixmude–Kaeskerke, sur la grand-route à environ deux kilomètres du pont, que les Allemands, rassemblés, arrivent au pont, donnent l’assaut et font irruption dans le poste de secours. Ils tuent les blessés et le médecin, le docteur Duguet. Ceci m’a été raconté par mes amis à mon retour au front.
Je suis évacué vers Calais, puis vers l’Angleterre. Je débarque à Southampton, puis pars vers Londres et Leicester, au General Hospital. Après une quinzaine de jours de soins, les blessés sont envoyés dans une maison de convalescence à Desford, près de Leicester. Il y avait là un mélange d’Anglais, de coloniaux et quelques Belges.
Le retour vers le front se fait par Folkestone et le centre de rééquipement d’Andruicque (Pas-de-Calais). Rééquipé, j’arrive à Bulskamp, en Flandre occidentale. Je reprends contact avec la compagnie, retrouve des amis, et plus spécialement Emile Ghysen, du même peloton à la 3e compagnie. Je vois également le camarade Jean Leunus, qui fait partie du corps des transports.
Comme toute l’armée belge, le 11e régiment participe aux longues gardes dans différents secteurs du front. Indépendamment de l’activité de l’artillerie allemande, des patrouilles et des coups de main de part et d’autre, il faut rappeler les moments pénibles : allées et venues aux tranchées par tous les temps, intempéries, pluie, neige, parfois la mitraille ; gardes permanentes au « boyau de la mort » dans le secteur de Merkem, aux avant-postes ; circulation sur les passerelles au-dessus des inondations. Il faut parfois faire des kilomètres pour se rendre aux grands-gardes et aux petits postes avancés : les hivers aux tranchées, le froid, le gel (surtout celui de 1917), les rats, la vermine, les poux, les puces. Parfois les avions lâchent leurs bombes sur les cantonnements.
Je me souviens d’une garde au boyau de la mort, en hiver, dans la boue jusqu’aux genoux pendant 48 heures, seulement à quelques mètres des Allemands postés sur l’autre rive de l’Yser. Je me souviens aussi de mon passage de l’Yser sur un radeau, vers 4h30 du matin, en juin 1915, pour aller dans un petit poste remplacer un caporal qui venait d’être tué. Ces petits postes n’étaient qu’à une centaine de mètres des tranchées allemandes.
Le secteur d’Oude Stuyvekenskerke était un des mauvais secteurs. Notre peloton y subit un bombardement à la borne 15 de l’Yser, entre Oude Stuyvekenskerke et le pont-route de Dixmude. Nous recevons 3000 bombes et obus de tout calibre. Nous sommes canardés, la tranchée à moitié démolie, impossible de bouger, presque rien pour s’abriter. Lorsque l’accalmie revient, je vois arriver le camarade Joseph Piercot, d’Oreye, ancien du 11e passé au 1er chasseurs, la mitrailleuse sur l’épaule, venu en renfort. Les rares combattants du village en première ligne se retrouvent. Quelle joie, dans de telles circonstances, de voir un garçon de son village venir à votre secours !
Au début de 1915, nous avions déjà eu la chance de nous retrouver dans un avant-poste autour de l’église d’Oude Stuyvekenskerke : nous étions trois, Ghysen, Piercot et moi-même. Dans notre tranchée, nous regardions tomber les obus de 210 sur le poste d’observation du commandant Lekeu, le « moine observateur ».
La bataille de Merkem commence le 17 avril 1918. Après un bombardement de 48 heures, la 1re compagnie du 11e est relevée par une autre compagnie du 2e bataillon et retourne en deuxième ligne comme réserve. L’attaque allemande se déclenche, mais elle est stoppée et repoussée par une vigoureuse contre-attaque des troupes belges. Les Allemands laissent de nombreux morts et blessés sur le terrain, ainsi que de nombreux prisonniers (on parle de 700 à 800). La nuit venue, la 1re compagnie doit aller réoccuper la première ligne en avant de la ferme Honoré. Exténués après toutes ces veilles, morts de fatigue, angoisses et craintes de toutes sortes… Tout cela allait-il recommencer !
Pendant que mon collègue reste en éveil, je me couche dans la tranchée, enveloppé dans mon imperméable. Je m’endors et, à mon réveil, je suis à moitié couvert de boue. Enfin la relève arrive et nous partons quelques jours au repos. Puis nous changeons de secteur et nous voilà dans un secteur plus calme, à Ramskapelle. Les allées et venues aux tranchées sont comme ailleurs : tranchée de première ligne, tranchée de piquet, cantonnement : un roulement de trois semaines.
Le 5 juin 1918, la 1re compagnie du 11e occupe la première ligne et les avant-postes aquatiques. On accède à ces lambeaux de terre par des passerelles. Notre peloton occupe une tranchée un peu plus avancée et détache des sentinelles dans une autre, encore plus avancée, mais démolie par le génie, qui a fait sauter les abris en béton pour égaliser le terrain. La 3e compagnie, qui est de piquet (en 2e ligne), vient à la tombée de la nuit niveler une partie de cette tranchée. Vers minuit, elle repasse en première ligne, et au passage je salue mon ami Emile Ghysen.
À peine la 3e compagnie est-elle hors de la zone dangereuse qu’un bombardement d’une violence inouïe commence sur nos tranchées. Il est alors 0h30. Des batteries d’artillerie, depuis la mer jusqu’à Dixmude, concentrent leur tir sur ce petit lopin de terre accroché à l’inondation et que nous occupons. Le bombardement dure plusieurs heures, jusqu’aux premières lueurs du jour. Après ce bombardement, une bonne centaine d’Allemands lancent un raid sur la tranchée en démolition et font prisonnières nos sentinelles.
Entendant des cris, croyant qu’il s’agit d’une de nos sentinelles blessée, je décide d’aller porter secours. Le départ est difficile, car la liaison entre les deux tranchées se fait par une passerelle démolie. Je saute dans l’eau jusqu’au-dessus de la ceinture et rétablis la passerelle. Suivi par le soldat Henri Cremers, j’arrive à la tranchée et j’y trouve deux Allemands, dont l’un est blessé. Le blessé est évacué vers notre poste de secours de première ligne. Je reste seul dans la tranchée en démolition jusque vers huit heures du matin.
Quand des brancardiers allemands, accompagnés d’un chien, s’aventurent trop près de la tranchée en cherchant leurs blessés, je les somme de se retirer. Puis je vais trouver l’officier dans son abri, le lieutenant Van Severen, malgré le bombardement, et je lui demande l’intervention de nos lance-grenades V.B. et de nos fusils-mitrailleurs, mais en vain. De retour à mon poste de combat, je suis plaqué au sol par un obus tombé sur le parapet de la tranchée, heureusement sans dommage pour moi.
Une citation à l’ordre de la Division récompense cet épisode (voir ci-dessous). Le major Deschryver, accompagné de délégués de compagnie, passe dans la tranchée et, dans le secteur de la 2e compagnie, découvre encore deux Allemands cachés dans un abri non encore démoli. La division reste encore quelque temps dans ce secteur avant d’aller au repos.
Le 27 septembre 1918, la 1re compagnie occupe une partie de tranchée en avant du canal de l’Yperlée, à droite du secteur de Merkem, près des Anglais. Le 28 septembre, dès minuit, le calme est rompu sur toute la longueur du front : l’artillerie ouvre le feu sur les tranchées allemandes. Quel feu d’artifice, quel fracas ! C’est bien leur tour !
Dès 5h30 du matin, c’est l’heure H pour l’infanterie et l’artillerie. À partir de ce moment, le tir des canons est allongé de 100 mètres par minute. C’est l’heure du départ pour toute l’infanterie, du nord au sud des armées alliées. En ce qui nous concerne, l’objectif est la crête des Flandres, le Stadenberg. Malgré un tir de destruction, de nombreuses difficultés restent à franchir : abris en béton, barbelés, obus à gaz, nids de mitrailleuses, trous d’obus.
Le premier obstacle rencontré par ma section est un grand abri en béton entouré d’eau. À peine franchi, une nappe de gaz nous entoure et nous oblige à porter nos masques. Nous marchons ainsi pendant des kilomètres avant d’être arrêtés à peu de distance de la Flandersstellung. Pendant longtemps, nous restons cloués au sol, n’ayant pour abri que des trous d’obus. Un de mes soldats, Caleven, me crie : « Sergent, la 2e compagnie avance ! » Je lui réponds : « Si la 2e compagnie avance, nous avancerons aussi ! »
À ce moment, je charge le soldat Julien Decroos d’envoyer des grenades V.B. vers l’abri. Trente-trois Allemands sortent de cet abri. Nous sommes alors sur la crête du Stadenberg. La bataille dure trois jours sans repos. Hélas, plusieurs de nos amis y perdent la vie, d’autres sont blessés. Je me souviens encore de l’adjudant Leclercq et de Jean Decroos, frère de Julien, qui y sont tués.
La nuit du 30 septembre, la compagnie est relevée par des soldats territoriaux français, et nous partons en repos bien mérité, mais de courte durée.
Dès le 4 octobre, au petit jour, nous repartons à l’attaque, objectif : la Lys. Le 9e est à notre droite et le 12e à notre gauche. Après la première offensive, je suis désigné pour remplir les fonctions de sergent-fourrier et m’occuper du ravitaillement de la compagnie. Un jour, en allant ravitailler la première ligne, je rencontre le camarade Léon Rigaux, sous-officier au 9e d’artillerie, démuni de pain. Nous dépassons le village de Lendelede et trouvons les hommes de corvée ravitaillement.
Dans la nuit du 15 au 16 octobre, nous portons la nourriture aux premières lignes, à Winkel Saint-Eloi. Nous sommes surpris par un intense bombardement par obus à gaz, qui rend impossible le maintien sur place : ce jour-là, les hommes sont obligés de consommer les vivres de réserve. Il y a encore beaucoup de victimes à déplorer. Le 18 au soir, le 11e est relevé par un régiment anglais.
Après un nouveau repos, le régiment remonte en ligne avec pour objectif le canal Gand–Terneuzen. L’attaque est décommandée : les Allemands, battus, demandent l’armistice. Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé. Par étapes, l’armée belge reprend contact avec la population. C’est le délire pour ces populations qui ont souffert pendant quatre longues années sous le joug de l’ennemi.
Arrivé dans les environs de Tirlemont, je sollicite et obtiens du commandant Pirard l’autorisation d’aller revoir mes parents, et je pars à bicyclette. Arrivé près d’Oreye, je vais informer la maman d’Emile Ghysen, blessé et se trouvant dans un hôpital à l’arrière, en France probablement. Je reprends ensuite la route vers la gare du vicinal d’Oreye. Mes sœurs sont là, ainsi que beaucoup de personnes en quête de nouvelles. Mon père est parti à ma rencontre vers Saint-Trond et Tirlemont. Un voisin, Monsieur Alexis Paquay, va annoncer la nouvelle à ma chère maman.
Quelle joie ! Les villageois sont là aussi ; l’accueil est délirant : embrassades, félicitations. Je suis comblé.
Le surlendemain, le bataillon vient cantonner à Grandville où je rejoins ma compagnie. Nous partons ensuite pour Liège et sommes cantonnés à Saint-Laurent. J’ai la chance d’avoir mon cousin Camille Leburton habitant près du Haut-Pré : je partage un bon lit.
Le lendemain a lieu le grand défilé devant le Roi Albert, la Reine et le président Poincaré.
Ensuite, nous partons pour Tongres, puis, après quelques jours de repos, pour Hasselt, ville de garnison. De là, je suis envoyé dans les Flandres au C.I.5, dit « camp des Russes », près de Hondschoote, pour accueillir les nouvelles recrues. Après quelques semaines d’instruction, les jeunes sont envoyés dans les compagnies avec les anciens. À la dissolution du camp, je demande à être renvoyé dans mon unité, le 11e régiment, et suis dirigé vers Beverloo, où je suis démobilisé en septembre 1919, après six ans passés sous les drapeaux.
La première compagnie du 11e régiment
La première compagnie du 11e régiment était commandée par le capitaine Louis Tinant, tué lors de la dernière offensive.
Étaient également : le lieutenant Hanquet, mort de la grippe espagnole ; le sous-lieutenant Van Severen ; l’adjudant Leclercq, tué devant le Stadenberg ; le 1er chef H. Vanouteren ; le sergent-major Jos. Treunen ; le fourrier Théophile Samray ; le sergent Henri Herten.
Ainsi que les caporaux O. Plomteux, Jos. Louis, Comet, Faes, et les soldats Foester G., Bouquette Laurent, Henri Moureau, Florent Renard, Modeste Jaminet, Albert Haûs, Joseph Duguet, Joseph Lejeune, Letixhe, Lucien Dupuis, Jean Hanquet, Julien Jamotton, Florent Francoeur, Nihoul, Decroos Julien, Decroos Jean (tué devant le Stadenberg), Jean Calcoen, Blonde Camille, Plouvier, Allewereld, Ramon Octave, Kerryn, Joseph Mangelschoot, Van Bolaijk Alfonse, Vleugels, Wellens, Vankalk, J.-B. Parys, Joseph Bettonville.
Ordre du jour de la division d’armée – 8 juin 1918
Herten Henri, sergent au 11e régiment de ligne, et Cremers Henri, soldat au 11e régiment de ligne,
« Viennent de faire preuve d’une belle bravoure le 5 juin 1918 en se portant, sous un bombardement intense, dans une tranchée qui venait d’être l’objet d’un raid ennemi. Ont ramené deux prisonniers. »
Le Commandant de la Division d’Armée,
(s) A. Jacques
Décorations et distinctions
Au terme de six années passées sous les drapeaux, dont quatre sur le front de l’Yser, le sergent Henri Herten fut honoré pour sa bravoure, sa ténacité et son engagement au service du royaume de Belgique. Les distinctions ci-dessous furent attribuées à titre individuel ou commémoratif à la fin du conflit.
- Médaille de la Victoire (1914-1918) – créée par les puissances alliées pour commémorer la victoire commune. En Belgique, elle fut remise à tous les soldats ayant servi au moins trois mois au front.
- Médaille commémorative de la guerre 1914-1918 – instituée en 1919 pour reconnaître la participation de chaque militaire belge à la défense du pays et à la libération du territoire.
- Médaille de l’Yser – décernée aux combattants ayant pris part à la bataille de l’Yser (octobre 1914), où l’armée belge tint héroïquement la ligne entre Nieuport et Dixmude.
- Croix de Feu – distinction honorifique créée en 1934, réservée aux anciens combattants ayant servi au front et connu le feu de l’ennemi.
- Ordre de Léopold II – grade de Chevalier avec glaives – distinction honorifique récompensant les actes de courage et les services rendus à la Nation durant les opérations militaires.
- Citation à l’ordre de la Division (8 juin 1918) – pour son action à Ramskapelle sous un bombardement intense, lorsqu’il se porta dans une tranchée venant d’être attaquée et ramena deux prisonniers allemands. (Signé : Commandant de la Division d’Armée A. Jacques)
Ces insignes, souvent modestes dans leur matière mais immenses dans leur valeur symbolique, témoignent du courage d’une génération entière de soldats belges, dont Henri Herten incarne la mémoire.